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Sylvie Brunel, géographe, spécialiste du développement |
mardi 14 octobre 2008 |
Professeur de géographie et de géopolitique à la Sorbonne, Sylvie Brunel est une spécialiste du développement et plus particulièrement du développement durable. A ce titre, elle vient d’écrire un essai pour fustiger les incantations culpabilisantes des organisations non gouvernementales écologistes. « Dans le monde de la géographie, au moment où j’ai débuté ma carrière, le développement était le grand mot d’ordre aux quatre coins de la planète. Puis à la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide, le discours a totalement changé, et de développement, on est passé au développement durable. Aujourd’hui, tout se passe comme si le mot durable avait pris le pas sur le développement et que celui-ci était devenu négatif. » C’est en ce sens qu’elle vient de publier “A qui profite le développement durable ?” chez Larousse, dans la collection “A dire vrai”, dirigée par l’économiste Jacques Marseille.
Très en vogue, le développement durable ne cesse de faire son apparition à tous les stades de la filière. C’est pourquoi Sylvie Brunel éclaire son propos d’exemples plus que concrets. « J’appréhende la vie avec le regard d’une mère de famille, c’est-à-dire avec les contraintes de gestion du temps, d’éducation et des tâches de toute femme ayant des enfants. C’est important car c’est le fil rouge de mon livre. Les acquis de la civilisation, c’est la spécialisation des tâches, le gain de temps. Or avec ces incantations, on énumère une succession de tâches absolument incompatibles avec une vie normale pour des mères de famille. » Prenons le cas du commerce, les conseils des “nouveaux propagandistes” du développement durable sont fondés sur le mode de vie d’un homme adulte dans la force de l’âge résidant en ville et plutôt aisé, des préceptes difficilement applicables pour une personne âgée ou en mauvaise santé ou encore pour une mère qui essaie de concilier vie de famille et vie professionnelle. Un argument que Sylvie Brunel réfute d’une phrase, dès le premier chapitre de son livre : « De telles conduites constituent, il faut le dire, des retours en arrière par rapport à ce qu’était l’objectif premier du développement : libérer l’être humain des contraintes matérielles et de l’asservissement à l’énergie humaine. »
Aussi pour les entreprises de la filière, son message est clair, « les producteurs qui s’en sortent sont ceux qui arrivent à donner une image noble de leurs produits. Une image valorisante. Cela ne fonctionne que si derrière tout ce discours il y a une vraie qualité du produit, un vrai respect du consommateur. » La seule solution, c’est de montrer que l’entreprise est fière de son savoir-faire, de son métier et évidemment du produit qu’elle propose sur le marché. « Le vrai problème pour les producteurs de fruits et légumes, c’est qu’ils sont tellement pressurisés par la grande distribution – je le vois dans la Drôme, la région où je vis – qu’ils sont obligés de livrer des produits à bas coût dont la qualité n’est pas optimale. » Fille et petite-fille d’agriculteurs, Sylvie Brunel se souvient. « Mes grands-parents et parents étaient vignerons et produisaient du raisin de table. J’ai le souvenir de mon grand-père qui avait cet amour du fruit, il avait cette fierté du producteur, que l’on pourrait aisément rapprocher de celle d’un écrivain, qui passe des mois à produire un livre et qui finalement est le moins bien payé de la chaîne éditoriale. » Tout cela sans compter sur ce qu’elle appelle le grand drame des producteurs du monde entier : « Ils ne sont pas rémunérés correctement pour leur travail. Tous les problèmes agricoles et de la faim dans le monde naissent de ce manque de rémunération des agriculteurs, alors qu’ils sont au début de la chaîne et qu’ils nous fournissent de quoi nous nourrir. Ce sont eux le premier maillon de l’humanité. » En cela, Sylvie Brunel reste convaincue que le commerce équitable est une des solutions qui permet de revenir aux fondamentaux, de repréciser que dans l’acte d’acheter, il y a la rémunération du premier maillon de l’humanité : le producteur.
Si certaines sociétés souhaitent utiliser la démarche développement durable, il leur faudra se pencher sur la totalité du cycle de vie du produit. Et non pas se placer juste à un moment particulier de la chaîne de production en ne prenant en compte que le volet écologique.
Son livre met aussi l’accent sur l’apparition d’un nouveau catéchisme fondé sur le discours évangélique, marqué par un puritanisme régressif, où le but est simple : culpabiliser le consommateur en lui demandant d’expier ses erreurs. « C’est pernicieux parce qu’on utilise même les enfants, on les formate dans le cadre de l’école et ils reviennent ensuite à la maison pour surveiller leurs parents. »
Ce qui la met hors d’elle par-dessus tout ce sont les recommandations déclinées par la publicité : « Ces messages sont élitistes car ne sont applicables que par les riches, c’est une sorte de hobby pour gens aisés. »
Après avoir travaillé dix-sept ans dans l’humanitaire, elle date la naissance du développement durable à la fin des années 70, à l’apogée de la croissance démographique des pays du Sud. « C’est à cette époque, au moment où les pays du Sud ont commencé à vouloir nous imiter, qu’on leur a opposé l’éco-développement. » Avec cette expertise hors pair du milileu humanitaire, elle fustige particulièrement le manque de coopération entre le Nord et le Sud, « pendant très longtemps, on a considéré l’homme du Sud comme une victime. Aujourd’hui c’est pire, on le considère comme un parasite proliférant. Nous devons revenir à la notion de citoyenneté, à une vraie coopération, car ce n’est pas en dressant les entreprises les unes contre les autres, les gens du Nord contre ceux du Sud, que l’on gagnera le pari du développement durable. »
Pour elle, le seul moyen d’y parvenir serait de permettre aux autres pays de gagner les décennies que les pays développés ont perdues à cause de l’utilisation de produits gaspilleurs, pollueurs, consommateurs de matières premières, et émetteurs de gaz à effet de serre. « Aujourd’hui on stigmatise. On montre du doigt ces pays qui reproduisent nos erreurs, sans faire de véritable coopération technique. Au contraire, on utilise le développement durable pour en faire une nouvelle barrière à l’entrée de nos frontières. » En clair un nouvel outil pour protéger les parts de marchés des entreprises occidentales où chacune surfe sur le message d’une planète sanctifiée. Surtout Sylvie Brunel fustige le fonctionnement des ONG humanitaires. « J’ai tiré ma révérence en 1999 , en démissionnant de la présidence d’Action contre la faim, pour protester contre les dysfonctionnements de certaines ONG qui finissent par ne plus être que de grosses machines au service de leurs propres intérêts. »
Mais c’est réellement en 1987, quand paraît le fameux rapport Brundtland, que se définit clairement ce qu’est le développement durable. Un développement qui permet de satisfaire les besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs. Cette définition, Sylvie Brunel la balaye d’un trait : « Cela ne veut rien dire, il faudrait déjà déterminer ce que l’on appelle développement ! Et puis, avant de parler de générations futures, il vaudrait mieux penser aux générations actuelles qui manquent de tout. » Et Sylvie Brunel poursuit : « Qui dit développement ne dit pas forcément croissance à tout prix. De la croissance, nous en avons besoin, elle doit pouvoir être redistribuée et, pour cela, il faut des politiques sociales fortes. »
Pour autant, à l’origine, la définition du développement durable est bonne. C’est un développement, un processus de croissance et de répartition des fruits de la richesse au service du plus grand nombre. Une répartition qui vise à préserver l’environnement, les paysages et les ressources. « Si cette définition était appliquée en l’état, elle serait la meilleure chose qui puisse arriver au monde ! » Mais plutôt que d’appliquer à la lettre cette définition, le développement durable est devenu un fourre-tout hétéroclite, « on peut y mettre tout ce que l’on veut, c’est un concept incluant, un concept glouton ». Malgré tout, Sylvie Brunel est optimiste. « Je suis contente que l’on ne continue pas à aller les yeux fermés à toute vitesse vers l’impasse en gaspillant, en consommant, en jetant, en gâchant. » Dans tous les domaines, les démarches vont dans le bon sens, mais il serait nécessaire de penser au grand défi : la population mondiale va s’accroître de 50 % d’ici quarante ans et il faudra satisfaire ses besoins essentiels dans le respect de la démocratie, de la liberté des échanges tout en lui garantissant un environnement viable. Elle reste persuadée que la nature en elle-même est améliorée par l’intervention humaine et que l’homme est créateur de biodiversité. « Si on a une telle variété de plantes à consommer, de goût, de qualité gustative, de résistance, c’est précisément parce qu’il y a eu l’intervention de l’homme. »
C’est en ce sens que Sylvie Brunel vient de créer une chaire de développement durable à la Sorbonne en association avec Médecins sans frontières, le WWF, GDF-Suez, Point-Afrique et les Editions Jean-Claude Lattès... « Je n’ai pas voulu faire d’ostracisme avec des entreprises incontournables de secteurs essentiels comme l’énergie, l’eau, la propreté. » Il n’était pas question pour elle de stigmatiser les grandes ONG mais plutôt de leur tendre la main. « J’ai voulu, dans cette charte de formation au durable, associer à la fois des ONG qui travaillent dans le domaine de l’humanitaire d’urgence mais aussi le WWF, car c’est une des plus grandes ONG environnementales à l’échelle mondiale. »
Aujourd’hui, il existe deux conceptions de durabilités : la forte et la faible. C’est une vraie fracture conceptuelle, selon le géographe François Monsebo. Les partisans d’une durabilité forte estiment que les activités humaines doivent être limitées pour préserver la planète. Ils accordent la primauté à l’environnement car les hommes sont voués à disparaître. Dans la durabilité forte, la planète évince l’humanité. Les partisans d’une durabilité faible pensent que l’environnement est le fruit des activités humaines. Pour eux, il n’existe pas de milieux naturels non anthropisés, transformés par l’homme.
Instauré comme une véritable religion, le Green washing fait des émules et s’impose comme une nouvelle guerre froide qui ne dit pas son nom.
A qui profite le développement durable ? par Sylvie Brunel Editions Larousse 9,90 €.





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